« Après avoir globalisé le monde pendant 50 ans, les Américains vont devoir se globaliser »

Il y a 4 semaines

Ans, Walloon Region, Belgique Sens Public Temps plein
Depuis sa publication, The Post-American World est un ouvrage qui fait beaucoup parler de lui aux États-Unis, ne serait-ce parce qu’un photographe du New York Times a surpris le candidat Barack Obama sortir de son avion avec un exemplaire à la main plus tôt dans l’année. Même en campagne, le démocrate avait encore cœur à lire. Ce qu’il a découvert nourrira d’ailleurs certainement sa vision du monde et de son pays.

« Ce n’est pas un livre au sujet du déclin de l’Amérique mais plutôt de l’ascension de tous les autres », prévient, dès la première phrase de son best-seller, Fareed Zakaria, éditeur du magazine Newsweek, résumant ainsi sa vision de ce monde qui vient. Celle qui fut la puissance dominante se doit aujourd’hui de constater que les immeubles les plus hauts sont érigés à Taipei ou Dubaï, que l’homme le plus riche au monde est mexicain, que Londres devient le centre financier de la planète, que Bollywood, en Inde, possède l’industrie cinématographique la plus importante, et que même le centre commercial le plus imposant est à Pékin, non plus aux États-Unis, longtemps réputés pour leur sport national, le shopping. Clairement, en ce début de 21e siècle, la prospérité et les records de toute sorte ne sont déjà plus le monopole des Américains.

Le postulat de départ est donc simple. Nous sommes entrés dans un « monde post-américain », une idée déjà envisagée quelques années plus tôt par Emmanuel Todd dans son essai Après l’empire. Mais là où le Français se montrait très critique quant au devenir des États-Unis, l’Américain d’origine indienne se veut pour sa part rassurant. Non seulement le monde va bénéficier de la prospérité qu’il a appris à générer pour le plus grand nombre, mais l’Amérique continuera à préserver de nombreux atouts dans la compétition qui fait rage entre ces nouveaux acteurs qui entendent démontrer leur influence dans l’arène des relations internationales. Les États-Unis seront peut-être la dernière superpuissance de l’Histoire, mais la diversité des acteurs et leurs faiblesses respectives permettront à Washington de tirer son épingle du jeu.

Fareed Zakaria met pourtant en garde ses compatriotes contre ce qui pourrait être le plus grand défi aujourd’hui lancé à leur pays : l’Amérique doit sérieusement se pénétrer de cette vision. Or, « à Washington, une nouvelle pensée sur le nouveau monde fait cruellement défaut » (p. 46). Pire, « Washington, DC, est devenue une bulle, suffisante et déconnectée » (p. 47), un fait que l’Européen de passage, souvent à sa grande stupéfaction, ne peut que confirmer. Plus inquiétant encore, les Américains commencent à craindre la mondialisation davantage que les autres. Or, « l’ironie est que l’ascension du reste est une conséquence des idées et des actions américaines. Pendant soixante ans, les politiciens et les diplomates américains ont parcouru le monde en incitant les pays à ouvrir leurs marchés, à libéraliser leurs politiques et à embrasser le commerce et la technologie ». Mais « alors que le monde commence à s’ouvrir, l’Amérique commence à se fermer », déplore Zakaria (p. 48).

Il est donc impératif pour les États-Unis de comprendre ce monde qui vient et de s’y adapter en conséquence. Au fil des pages, l’éditeur de Newsweek se livre à un exercice de rigueur en tâchant de dépeindre ce nouvel ordre mondial dans lequel la Chine sera un « challenger » aux pieds d’argile, l’Inde sera une alliée de taille, et l’Europe aura à se réinventer un futur démographique si elle veut rester dans la course. L’Amérique continuera également, selon l’auteur, à conserver des nombreuses cartes en main, au premier rang desquelles l’excellence de ses universités.

L’ouvrage, qui se lit rapidement, souffre pourtant de quelques faiblesses. D’abord, il manque souvent à son histoire de la mondialisation un raffinement et une simplicité que savait instiller un Fernand Braudel dans ses écrits. Et le deuxième chapitre révèle déjà certaines des limites de l’analyse de Fareed Zakaria : à se pencher sur ce livre à Washington, au cœur de la crise économique qui secoue l’Amérique, on ne peut en effet s’empêcher de sourire quand l’auteur affirme que la sphère économique est si déconnectée du politique qu’elle vit aujourd’hui sans lui. Depuis septembre et les plans de sauvetage du secrétaire au Trésor Henry Paulson, on se dit qu’il y a là un chapitre qui mériterait d’être effacé du livre. La suprématie du fait économique sur le fait politique était un mirage, une bulle, et on s’étonne de ce que Fareed Zakaria se soit laissé bercer par cette vision un peu naïve. Une flopée de statistiques sont également mises au service de son intuition, mais le lecteur peut parfois avoir le sentiment que l’auteur veut forcer les chiffres à soutenir ses vues. Enfin, les faiblesses criantes de l’Amérique (infrastructures ou éducation primaire, par exemple) sont p